
Texte : Isabelle Aubailly
© Photos : Matthieu Vergote
La fantasque maison de la designer Ekhi Busquet et son compagnon Matthieu Vergote s’est posée comme un jouet au cœur de la Provence Verte.
Ses murs roses et ses volets bleus, ses couleurs vitaminées, son design Space Age et sa piscine aux larges rayures pastel racontent l’énergie créative du couple. Ekhi joue avec les émotions, invite aux écarts de style et prône l’enthousiasme. Une fantaisie structurée par un sens inné de la couleur et des compositions narratives.

Au cœur d’une forêt du Haut-Var, ils ont trouvé leur bonheur. Une villa sans âme, abandonnée depuis plusieurs années et qui ne trouvait pas preneur. Mais l’architecte comme le designer est un rêveur qui n’a jamais quitté l’espace de liberté de l’invention. Ekhi et Matthieu ont découvert le lieu à réinventer, l’emplacement est idéal et l’architecture presque parfaite.
Repenser un lieu et prendre appui sur l’existant pour l’inscrire dans son époque, constitue le fil rouge de leur travail. Cette maison est un écho vibrant à leur savoir-faire et l’occasion manifeste de mettre en scène leurs pièces design.

Les designers invitent la couleur avec des murs bleu indigo, ou vert chewing-gum dans les chambres et les meubles de cuisine, un sol à damier noir et blanc dans la cuisine côtoie un sol rouge mordoré dans le salon, des vasques argentées dans la salle d’eau ambiancent les céramiques orangées des années 70. Un écrin projeté sur une terrasse et son bassin aux larges rayures bleu ciel, créant un espace à vivre panoramique face à la nature.


Les perspectives réinventées par des percées larges ouvertes vers le jardin invitent aujourd’hui la lumière à sublimer les couleurs.

Les designers jouent d’audace par la vitalité des couleurs juxtaposées, la réinterprétation de céramiques désuètes et l’intégration de meubles actuels. Pratiquant l’art de l’alternance, on navigue entre surfaces mates et brillantes, entre douceur et intensité, entre profondeur et transparence. Sensations tactiles et vibration couleur infusent une impression manifeste de confort soulignée par d’immenses tapis de leur collection.

L’insouciance des années 70 et le design Space Age s’affirment dans le choix du mobilier souvent créé par Ekhi, alors que les meubles vintage se customisent. Rien n’est ici par hasard, tout fait écho à leur histoire, à leurs valeurs : la joie, la fantaisie et la vie avant toute chose !
Comment avez-vous découvert cette maison et qu’est-ce qui vous a immédiatement séduits – ou intrigués – dans l’existant ?
Cette maison de famille, ça a d’abord été le rêve de Matthieu pendant de nombreuses années et j’ai fini par monter à bord de son utopie. Lui a grandi dans une maison à la montagne, alors que moi j’ai plutôt évolué toute ma jeunesse en hyper centre-ville dans des dizaines d’appartements différents. Mes parents ont été un joyeux duo assez anarchiste et nomade, nous avons déménagé une trentaine de fois. Alors la maison de famille c’était « très peu pour moi » : s’ancrer dans un point fixe, faire pousser des racines ou encore posséder une voiture restaient des valeurs assez étrangères, je dois l’avouer.
Ma vision a changé à l’arrivée de notre bébé, au même moment nous avons découvert par hasard la Provence Verte une nuit d’insomnie où Matthieu s’adonnait à son passe-temps favori : scroller sur Seloger.com ! Nous sommes partis découvrir cette partie méconnue du Haut Var avec notre nourrisson de trois mois, le coup de foudre a été immédiat. J’ai découvert qu’un lieu pouvait produire exactement l’inverse de ce que j’imaginais : énormément de créativité, de sérénité, de joie. Merci Matthieu !
Dans quel état était la maison lorsque vous l’avez découverte ?
Elle n’avait pas été rénovée depuis les années 70. Pas une seule visite en 2 ans et même un retour à la vente ! Autant vous dire qu’elle ne faisait rêver… que nous ahaha…
Y avait-il un élément du bâti que vous saviez, dès le départ, devoir absolument préserver ?
Nous n’avons pas hésité à conserver les poutres, la faïence de Salerne d’origine des deux salles de bains et la distribution en étoile de la maison qui reste une des meilleures en architecture.
À l’inverse, qu’avez-vous eu envie de faire disparaître ou de complètement transformer ?
Les fenêtres minuscules typiques des années 70, le carrelage fumé, le goudron du jardin et le barbecue très imposant en pierre d’extérieur.
La lumière méditerranéenne a-t-elle influencé vos choix de matériaux et de couleurs ?
Ici tout est un dialogue continu entre l’intérieur et l’extérieur au cœur de la Provence Verte. Même les carrelages extérieurs ont été choisis selon les végétaux ou l’élément naturel voisin.

Comment éviter de tomber dans une interprétation trop littérale ou « carte postale » de la Provence ?
La Provence Verte nous rappelle que cette partie de la France est beaucoup plus multifacette qu’on ne le croit. On pense principalement aux champs de lavandes et aux maisons de pierre typiques du Luberon mais le Haut Var c’est aussi la rencontre d’une immense pinède fraîche et de genêts jaunes sauvages.
Est-ce que cette maison aurait été très différente si elle avait été située ailleurs ?
Définitivement ! La maison aurait été complètement différente si elle avait été ailleurs d’autant qu’ici vous faites partie d’un domaine à l’histoire particulière. Ce bâti est issu d’une utopie des années 1970, c’était impensable de ne pas garder un peu de cette identité. Au départ, le coup de cœur était surtout pour l’environnement. La maison, elle, demandait de l’imagination. Puis on s’est intéressés à son histoire. Elle appartient à un domaine conçu par l’urbaniste Adrien Beaumont, qui défendait l’idée d’un lotissement qui serait en harmonie avec la nature, « une maison dans un jardin, un jardin dans une forêt », disait-il. Les maisons sont disséminées dans la forêt, presque invisibles.
Le domaine fonctionne comme une petite utopie : il y a une maison des jeunes, un boulodrome, une piscine, des tennis. L’idée était de recréer une forme de vie collective tout en laissant à chacun son intimité et son rapport à la nature. C’était une réponse à la massification, notamment dans l’univers du tourisme, des années 1970. On a trouvé cette réflexion passionnante, toujours très actuelle. Ce qui nous intéressait, c’était de retrouver son intention d’origine et de la réinterpréter avec notre regard d’aujourd’hui.
Quel a été votre geste architectural le plus important sur ce projet ?
Je pense à la piscine hors sol en partant d’une contrainte de la terrasse de départ qui avait un muret porteur.

Vous avez beaucoup travaillé sur les volumes : qu’avez-vous cherché à créer comme sensation ?
Les adultes sous-estiment trop souvent la fonctionnalité de la couleur. Chez nous elle découpe, elle organise et elle range à petit prix, bien avant de décorer. À la maison, chaque membre de la famille a sa couleur totem, tout comme les espaces communs qui ont leur propre langage pour faire famille. Ici il y a un cœur partagé et 4 espaces personnels. Nous avons cherché à donner la sensation d’être dans son intimité mais avec les autres sur des moments choisis. C’est ainsi que nous aimons vivre.


Comment avez-vous pensé les ouvertures, les perspectives et les jeux de transparence ?
Nous les avons réfléchis en fonction de l’orientation du soleil. Nous avons percé les murs de sorte de bénéficier du soleil toute la journée. Les maisons typiques des années 70 sont assez sombres, avec des ouvertures exiguës. C’était une priorité de faire rentrer la lumière naturelle avant même de poser le premier geste créatif qui n’aurait été que vain.
Y a-t-il un espace qui a particulièrement évolué au cours du projet ?
Notre chambre (la bleue) ! Dessiner pour nos proches a été une évidence mais pour soi-même implique de douter. L’enjeu a été de dessiner un lieu que nous aimerions maintenant mais toujours dans 20 ans (car nous comptons bien planter nos racines ici pour longtemps !). Et c’est la couleur Ultra-Marin de chez Ressource qui l’a emporté. Je vis dans des maisons bleues depuis mon enfance, j’ai convaincu Matthieu que cette couleur survivrait à nos mutations futures.

Et celui dont vous êtes aujourd’hui la plus fière ?
On adore aussi la Cabane de mon papa (la chambre verte) qu’on lui pique dès qu’il n’est pas à la maison ! Nous lui avons dessiné car il rêvait d’une cabane dans la forêt, c’est assez magique d’y séjourner, la sensation est totale mais dans un bon lit ahaha.

Comment avez-vous construit la palette de matières de la maison ? Comment choisissez-vous les pièces de mobilier ?
En tout début de projet, et on appelle ça faire du retro-shopping : on vous explique ! Nous recommandons de ne pas attendre la fin d’un chantier pour acheter son mobilier, cela vous prive de pièces sculpturales qui ne trouveront plus leur place. C’est une vraie clé que nous appliquons pour nos clients.
Y a-t-il des objets ou des pièces vintage qui ont joué un rôle particulier dans l’identité de la maison ?
Sans hésiter, la bibliothèque. Tous les livres appartenaient à ma mère. Elle est décédée avant que nous achetions cette maison, mais elle est partout ici. La maison porte d’ailleurs son surnom, l’Amatxo. Au Pays Basque, où j’ai grandi, « Ama » veut dire « mère », et « txo » est le suffixe qui permet de dire « petit ». C’était notre façon affectueuse de dire « ma petite maman » mais aussi notre maison mère… Cette bibliothèque rassemble quarante années de ses lectures sur les plantes, l’aromathérapie, la phytothérapie… Tout ce qui l’intéressait. C’est sans doute la présence la plus forte de cette maison.
Quelle couleur vous semble particulièrement bien fonctionner sous cette lumière du Sud ?
La couleur bleue ciel Iceberg de chez Ressource. Elle flatte toutes les variations climatiques que l’on peut connaître dans le Sud. Nous en mettons dans chacun des projets de nos clients !
Qu’est-ce que ce projet vous a appris en tant que designer ?
Nous aimerions dire que nous pratiquons la chromo-architecture ! Nous pensons les espaces comme des graphistes. Un de nos premiers réflexes d’architectes c’est de travailler la palette chromatique à partir de l’environnement de départ. Sans surprise du vert côté forêt et du bleu côté piscine, les habitants changeront mais l’environnement géographique d’un lieu leur survivra. C’est le bon point de départ pour s’inscrire dans la durée loin des effets de mode.
Pour vous, à quel moment un intérieur cesse-t-il d’être un décor pour devenir un véritable lieu de vie ?
Quand ça commence à sentir les crêpes au goûter et le bruit des tasses à café. C’est la preuve que les humains ont pris possession de l’architecture qui va devenir le support de leurs moments de vie.

Quel serait votre conseil à quelqu’un qui souhaite rénover une maison ?
Nous appeler ahaha ! Blague à part, démarrer par votre shopping-list si la maison n’est pas très grande.
Si cette maison pouvait raconter sa transformation, qu’aimeriez-vous qu’elle dise de la maison qu’elle était autrefois et de celle qu’elle est devenue ?
On adore quand les voisins nous disent que la joie est revenue dans cette maison qui était si triste. C’est notre plus beau compliment. Cette maison méritait qu’on la ramène dans l’utopie de départ qu’elle portait et dont on est tombés en amour.
Pour en savoir plus : superturbo.fr