
Texte : Isabelle Aubailly
© Photos : Yvan Moreau
Voisines du port de pêche du Grau du Roi, les marinas de Port Camargue ont été pensées dans les années 70 pour vivre au plus près de l’eau. Matériaux choisis, objets authentiques, pièces de design, cet écrin marin accueille éclectisme et modernité.

C’est l’été indien dans le sud, le soleil est encore bien présent sans les hordes de touristes, les embouteillages, les moustiques. Un samedi matin heureux où on découvre le pied à terre idéal, les pieds dans l’eau et la tête dans les nuages. Face au canal méditerranéen, Alexandra Selig du Studio Selig&Renault a inscrit cette ancienne marina dans une nouvelle ère.

On passe le seuil de la porte et se dévoile un cadre hors du commun. On comprend que les propriétaires, après avoir sillonné bien des contrées, songent à poser ici leurs valises et leur vie. Une fresque immense danse sur tout le mur de droite pour vous accompagner vers l’extérieur où une charmante terrasse de bois clair dévoile un bassin à l’abri d’un olivier, et enfin une seconde terrasse vous emmène vers l’eau.

Tout l’enjeu d’une intervention contemporaine est de percevoir, de regarder, d’apprécier et de venir sublimer l’existant. Qui dit réhabilitation subtile dit travaux d’envergure. « Nous n’avons gardé que les murs, tout le reste a été détruit » raconte Alexandra. Ce fut un challenge de réunir dans un lieu compact tous les éléments et toutes les caractéristiques d’usage d’un appartement luxueux. En s’appuyant sur les murs existants, Megias-Vernhes architecture a réaménagé l’ensemble du bâtiment, créé une surélévation, une terrasse paysagère gravitant autour de l’olivier, seul vestige de l’avant.

« Dans le travail des textures, enduits, chaux, béton ciré, pierre calcaire, textiles, nous avons instillé ce lâcher-prise propre aux villégiatures de bord de mer. »
L’agence s’est aussi concentrée sur le dessin de l’agencement, les finitions, jusqu’au choix du mobilier et la réalisation du tapis et de la fresque du salon.

Une configuration minutieuse qui privilégie la qualité, les savoir-faire et le bien-être quotidien. Les espaces au départ exigus favorisent la relation avec les canaux, d’où cette simplicité mais avec aujourd’hui un confort de vie et un dessin conceptuel soigné. Raison pour laquelle les architectes ont redistribué l’intérieur de la maison, avec des chambres en suite, de belles salles d’eau, la réalisation d’une cuisine en noyer au marbre unique, ainsi que l’ajout d’une cuisine d’été en lien avec ce cadre de vacances.


À l’étage une suite invités et sa large terrasse avec vue fait face à deux chambres monochromes. L’une dans les tons terracotta et l’autre dans les tons de vert. Alexandra Selig a joué la même couleur dans différentes tonalités, matières et accessoires. C’est très réussi, apaisant et moderne. On atteint la dernière chambre par ce drôle d’escalier hélicoïdal propre à ces constructions étroites des années 70. La surélévation a donc servi à créer une dernière suite parentale, immense, où la lumière depuis la terrasse face au canal, apporte un bien-être certain et s’immisce partout.




L’ornement, les coloris, le bar cubain de la cuisine, sont une façon de ne pas trop se prendre au sérieux et de rendre l’esprit de fête voulu par les propriétaires. Une part de fantaisie pour inviter à la bonne humeur et à la convivialité. De cet écrin maritime, Alexandra en a fait un jardin secret, une parenthèse véritablement ressourçante et festive.

Qu’est-ce qui vous a séduite dans ce projet situé à Port Camargue et dans son environnement si particulier, entre mer, étangs et paysage camarguais ?
J’ai appris à mieux connaître cette région magnifique il y a 10 ans quand mon mari est venu travailler à Montpellier. Le projet était séduisant et changeait des appartements hausmanniens que l’agence rénove à Paris ! La lumière du Sud, la vue sur les plans d’eau, une architecture seventies et une rénovation complète – tout cela était très attractif.
Quelles étaient les attentes des propriétaires au début du projet, et comment avez-vous traduit leur mode de vie dans l’architecture de la marina ?
Nous connaissions déjà les clients pour qui nous avions réalisé l’aménagement intérieur et la décoration d’une maison de ville à Paris. Ici, l’ambition du projet était surtout de réaliser une maison facile à vivre – pour les vacances des propriétaires (été comme hiver) et aussi pour des locations éventuelles. Ici, le mode de vie se devait d’être plus décontracté, la maison devait apaiser et contribuer à la déconnexion tout en ayant son caractère. Soyons honnêtes, la vue sur les plans d’eau participe déjà beaucoup au lâcher prise, mais cela s’est aussi traduit par un intérieur construit plutôt que meublé c’est-à-dire que les rangements, les assises, les têtes de lit ont été dessinés comme une architecture à part entière. Ce mobilier maçonné permet de clarifier les volumes, de ne pas surcharger l’espace.
Comment avez-vous travaillé la relation entre l’intérieur, les terrasses, le bassin et le bateau amarré devant la maison ?
Justement, les vues ont été travaillées depuis l’intérieur pour guider le regard vers l’extérieur. Les banquettes maçonnées de la pièce de vie se prolongent à l’extérieur pour découvrir de manière séquencée la terrasse et la mini piscine, le chemin menant au ponton et à l’eau. Dès la porte d’entrée ouverte, l’espace se dévoile jusqu’aux bateaux. On pourrait dire que le ponton est le point de convergence des vues.
Quels éléments de l’architecture existante avez-vous souhaité conserver, transformer ou réinterpréter ?
La marina a été intégralement mise à nu pour repartir sur des bases saines et intégrer la surélévation gérée par Megias-Vernhes architecture avec qui nous avons collaboré. Les seuls éléments conservés ont été l’escalier hélicoïdal qu’il a fallu prolonger pour accéder au nouveau 2e étage, et l’olivier sur la terrasse !
Quels matériaux, couleurs, et textures avez-vous choisis pour créer une atmosphère en harmonie avec le littoral et l’identité de la Camargue ?
Le moodboard de départ était teinté d’exotisme tropical et de douceur. Les matériaux ont été choisis dans la continuité de cette idée de déconnexion et d’apaisement : un béton ciré au sol, des murs à la chaux brossée – intéressant pour apporter de la texture, du bois pour réchauffer et de la pierre. On retrouve des teintes lumineuses qui font penser à la Camargue et au Sud : notamment des roses, des bleu-vert et des jaunes solaires, mais nous n’avons pas cherché à reprendre les symboles camarguais.
La proximité de l’eau impose-t-elle des contraintes particulières en matière de construction, d’entretien, de durabilité ou de résistance des matériaux ?
Nous avons privilégié des matériaux durables comme le bois massif pour le mobilier ou la chaux brossée aux murs pour ses qualités respirantes et antifongiques, sa résistance aux embruns et aussi parce qu’elle est plus saine pour la santé car elle ne dégage pas de COV. L’agence est en effet sensible à la santé dans l’habitat.
Megias-Vernhes architecture a organisé la construction et ses matériaux dans le respect des normes et des contraintes du bord de mer et du milieu salin.
Y a-t-il un détail architectural ou décoratif – une perspective, une matière, une pièce de mobilier ou une ouverture – qui résume particulièrement bien l’esprit du projet ?
L’îlot de la cuisine avec son plan en Granit Patagonia rétro-éclairé est une pièce maîtresse du projet. Il est le lieu de convivialité festive, dans une cuisine ouverte qui s’inspire des bars cubains. C’est une pièce de caractère qui participe à la joie de vivre du lieu.
La fresque murale du séjour dessinée spécialement pour la marina est une pièce incontournable qui donne le ton, elle attire le regard dès la porte franchie. Nous avons collaboré avec l’artiste Zaza de Brito, résidant dans la Drôme.
Et le tapis Meca Paradise dessiné par l’agence, et faisant partie de notre collection de tapis, vient compléter cet univers joyeux et coloré.
Comment avez-vous pensé la circulation dans la maison et les différentes façons de profiter du paysage au fil de la journée ?
Dès l’ouverture de la porte d’entrée, le rez-de-chaussée et la pièce de vie ont été décloisonnés totalement pour créer un grand espace fluide, ouvert sur l’extérieur. À l’étage, une suite invités a été créée en lieu et place de 2 chambres, elle bénéficie d’une grande terrasse avec vue sur le ponton. En vis-à-vis, les 2 autres chambres, traitées comme des boîtes de couleur enveloppantes sont minimalistes et bénéficient de la lumière du matin et de la vue sur le plan d’eau arrière. La suite parentale au 2e étage bénéficie elle d’une exposition traversante Est-Ouest avec double terrasse. On ne peut échapper à la vue sur les plans d’eau, du lever au coucher du soleil.
À quel moment de la journée la maison révèle-t-elle le mieux toute sa personnalité ?
Au coucher du soleil la lumière est vraiment incroyable. Elle inonde la pièce de vie jusqu’à la cuisine. Et même sans soleil, les stores jaunes filtrent la lumière et apportent en toute saison cette ambiance solaire qui régénère.
Enfin pouvez-vous nous expliquer votre parcours et pourquoi l’architecture ?
L’architecture m’attirait déjà après le bac, mais mon père, qui travaillait dans les travaux publics, m’avait suggéré une voie plus sécurisante. J’ai donc suivi une école de commerce, puis me suis dirigée vers la publicité et la communication.
C’est dans cet univers que j’ai rencontré mon associé, diplômé des Beaux-Arts : nous travaillions tous deux dans le groupe Grey, lui dans la création, moi sur la gestion de projets. Quand nous l’avons quitté, il s’est lancé seul dans l’architecture intérieure. De mon côté, après plusieurs années dans le marketing, j’ai ressenti le besoin de revenir à quelque chose de plus concret. J’ai entrepris une reconversion chez MMI Déco, qui m’a donné les bases techniques du métier et confirmé une envie présente depuis longtemps : concevoir des lieux de vie, travailler les volumes, les matières, les couleurs et l’atmosphère d’un intérieur. Notre association est alors devenue une évidence. La communication m’a appris à comprendre les attentes d’un client, à travailler sur des concepts, à construire une histoire et une expérience, et à accompagner un projet de sa conception à sa réalisation – un atout précieux aujourd’hui sur les projets professionnels comme les restaurants ou les hôtels.
L’architecture intérieure m’a ensuite permis de traduire cette réflexion dans les volumes, les matières et les usages.
J’aime réfléchir à l’histoire que le lieu va raconter, mais aussi à la manière dont il va être vécu au quotidien : la circulation, l’agencement, le choix d’une matière, d’une couleur ou d’un meuble ne relèvent jamais pour moi d’une simple question esthétique. J’aime comprendre ce que chaque décision apporte au lieu, sa capacité à bien vieillir et son impact sur la qualité de vie de ceux qui l’habitent. L’idée est de concevoir des intérieurs singuliers, mais aussi justes, durables et agréables à vivre, aujourd’hui comme demain.
Pour en savoir plus : seligrenault.com